Alambic

David Lelièvre : ni(ceci) ni(cela) ni(ici) ni(là-bas)

4 couleurs, etc.
Avez-vous eu en main un stylo bic 4 couleurs ? Du bout de l’ongle, avez-vous abaissé le clapet après avoir choisi une couleur ? Le stylo bic 4 couleurs, années 70, « Machine à fonction unique : le changement de couleurs ». Le stylo à sources d’encre : bleu sage, noir noir, vert correctif, rouge tendre, rose bébé, bleu turquoise, mauve glycine, orange fluo, jaune acide…1. Rétracter la pointe 2. Sortir la pointe. On pointe la couleur choisie. De la pointe de l’ongle, on pousse, clic. La couleur se rétracte. On pousse de l’ongle, clic. La couleur jaillit. Elle éclipse la précédente et ainsi de suite.
Ça se glisse partout dans les poches. Ça peut se perdre et s’oublier. Ça se remplace allegro. C’est modeste et discret. Le stylo Bic, une feuille blanche, un carnet, David Lelièvre a déployé son arsenal humble, minuscule et portatif.

Feuilles
Le stylo Bic, la feuille blanche, le carnet, ce sont aussi les outils de l’écriture. C’est une graphie aussi, ici. D’une écriture en mini-minuscules, en coups d’aiguille, en pointillés aérés, en micro-brindilles. Le motif est effleuré et les lettres y sont des trouées. Du vide dans la matière. L’univoque évacué.
L’écriture a des alphabets. Elle graphe. Pour être lisible, il faut savoir assembler des signes et les articuler. Ici, quelque chose s’écrit par la vue. A la loupe. Ça ne se lit que de très près. De loin, c’est peine perdue.

Voix
C’est un intime dense et muet qui est livré, comme l’écriture est une voix qui se tait. Pour voir ici, il faut savoir oublier de savoir. Sans doute, il faut avoir su laisser aller, s’enfuir, s’abandonner. A ce qui est posé sur le blanc, cet espace.

Ce qui s’échappe
Ça s’échappe et pourtant c’est tenu, ténu et serré. Ça repousse la forme sans mal. Ça s’en approche, ça l’effleure et pfuitt, ça se dissipe. Organique harmonique cosmique. Inutile d’en rajouter, c’est si fin. Une poudre de parfum d’iris.


Peut-être dans le fouillis du feuillage, dans l’excès de lumière, dans la brume de la pénombre, dans un ciel vu par en-dessous, dans un envol d’ouate, dans un non-dit ou plusieurs, dans un silence, dans le vent.

Vers
Ça glisse souvent, sans déraper, loin s’en faut. Ça efface pour laisser affleurer les veines d’une entité délicate, ses nervures, ses veinules. Comme un glissement, une fulgurance. Rien à voir avec la photographie. C’est de l’ordre de la pensée. D’un mouvement. C’est abstrait et c’est relié à la terre. Ça détale à toute vitesse. Tracer patiemment le fugace.

Nuologisme
Certains ont essayé de peser des nuages, d’autres en ont dressé un atlas, en ont identifié 10 genres. Viennent aussi d’autres spéciaux comme les nuages orographiques (de « oros », montagne et de « graphein », écrire) et tous ceux dessinés par David Lelièvre : les alto-cirrocumulo-strato-nimbus, intortus, vertebratus, undulatus, radiatus, lacunosus, duplicatus, translucidus, perlucidus, opacus… Ni ni ni ni. Ou bien un souffle, une inspiration.

Cousu main
Force est de constater qu’il brode un peu, David Lelièvre, sans broder. Il fait plutôt dans la dentelle. Il nuage de nuées. Il pose des points de réseau, en plein milieu, tout en haut ou à côté ou quelque part près de l’orange ou du mauve ou du bleu ou du noir. Il sépare ses bottes en fuseau et il construit un tissu sans trame ni chaîne, en fil de soie qui n’en est pas puisqu’il est de Bic, à la main, sans machine, surtout sans machine. C’est alors si léger.

Ex loco
C’est de la main que démarre ce monde fluide et aérien. Une main qui prolonge un dedans nourri de dehors, d’un dedans ouvert, d’un dedans nourri de paysages, de la pensée du paysage.
Oui¹, en vol stationnaire.

Véronique Vassiliou, mai 2019
¹ Tous les termes en italique sont de David Lelièvre.