Textes

Maintenir l’idéal esthétique, continuer de poursuivre la beauté !

L’engagement devient-il de investissement, sa réussite du profit ? C’est me semble-t-il, la compréhension dominée par l’économie néo-libérale qui réduirait l’art aussi en marchandise. Une minorité d’artistes et d’amateurs résiste.

Les dessins de David Lelièvre* ont cette force : celle d’imposer un monde vrai le temps d’un regard.

Je n’ai jamais vu nuages plus denses, tellement intenses qu’ils couvrent de leurs millions de traits minuscules le ciel noir de ce qui ne se veut qu’actuel. Passage dans un univers différent qui paraît soudain possible. Cette utopie soulage de la pesanteur de ce qui pourrait se prétendre seule réaliste, réelle.

Regardés de quelques pas, ces dessins paraissent légers, mais de plus près ils se révèlent de toute la douce violence de leur simplicité. Le spectateur aperçoit, se le disant ou non, des années de travail soutenu, fidèle et une ascèse sociale.

L’art n’a probablement jamais été tout-à-fait pur, ou ne serait-ce que plus pur que maintenant. Mais son ambiguïté est plus visible à nos yeux. Aussi avons-nous d’autant plus besoin de rêves incarnés comme les dessins de David Lelièvre qui, une fois regardés, restent longtemps devant mes yeux et m’accompagnent.

Adam T. Kiss, juin 2019

palabresetcharivari.wordpress.com

 


 

David Lelièvre : ni(ceci) ni(cela) ni(ici) ni(là-bas)

 

4 couleurs, etc.
Avez-vous eu en main un stylo bic 4 couleurs ? Du bout de l’ongle, avez-vous abaissé le clapet après avoir choisi une couleur ? Le stylo bic 4 couleurs, années 70, « Machine à fonction unique : le changement de couleurs ». Le stylo à sources d’encre : bleu sage, noir noir, vert correctif, rouge tendre, rose bébé, bleu turquoise, mauve glycine, orange fluo, jaune acide…1. Rétracter la pointe 2. Sortir la pointe. On pointe la couleur choisie. De la pointe de l’ongle, on pousse, clic. La couleur se  rétracte. On pousse de l’ongle, clic. La couleur jaillit. Elle éclipse la précédente et ainsi de suite.
Ça se glisse partout dans les poches. Ça peut se perdre et s’oublier. Ça se remplace allegro. C’est modeste et discret. Le stylo Bic, une feuille blanche, un carnet, David Lelièvre a déployé son arsenal humble, minuscule et portatif.

Feuilles
Le stylo Bic, la feuille blanche, le carnet, ce sont aussi les outils de l’écriture. C’est une graphie aussi, ici. D’une écriture en mini-minuscules, en coups d’aiguille, en pointillés aérés, en micro-brindilles. Le motif est effleuré et les lettres y sont des trouées. Du vide dans la matière. L’univoque évacué.
L’écriture a des alphabets. Elle graphe. Pour être lisible, il faut savoir assembler des signes et les articuler. Ici, quelque chose s’écrit par la vue. A la loupe. Ça ne se lit que de très près. De loin, c’est peine perdue.

Voix
C’est un intime dense et muet qui est livré, comme l’écriture est une voix qui se tait. Pour voir ici, il faut savoir oublier de savoir. Sans doute, il faut avoir su laisser aller, s’enfuir, s’abandonner. A ce qui est posé sur le blanc, cet espace.

Ce qui s’échappe
Ça s’échappe et pourtant c’est tenu, ténu et serré. Ça repousse la forme sans mal. Ça s’en approche, ça l’effleure et pfuitt, ça se dissipe. Organique harmonique cosmique. Inutile d’en rajouter, c’est si fin. Une poudre de parfum d’iris.


Peut-être dans le fouillis du feuillage, dans l’excès de lumière, dans la brume de la pénombre, dans un ciel vu par en-dessous, dans un envol d’ouate, dans un non-dit ou plusieurs, dans un silence, dans le vent.

Vers
Ça glisse souvent, sans déraper, loin s’en faut. Ça efface pour laisser affleurer les veines d’une entité délicate, ses nervures, ses veinules. Comme un glissement, une fulgurance. Rien à voir avec la photographie. C’est de l’ordre de la pensée. D’un mouvement. C’est abstrait et c’est relié à la terre. Ça détale à toute vitesse. Tracer patiemment le fugace.

Nuologisme
Certains ont essayé de peser des nuages, d’autres en ont dressé un atlas, en ont identifié 10 genres. Viennent aussi d’autres spéciaux comme les nuages orographiques (de « oros », montagne et de « graphein », écrire) et tous ceux dessinés par David Lelièvre : les alto-cirrocumulo-strato-nimbus, intortus, vertebratus, undulatus, radiatus, lacunosus, duplicatus, translucidus, perlucidus, opacus… Ni ni ni ni. Ou bien un souffle, une inspiration

 

Cousu main
Force est de constater qu’il brode un peu, David Lelièvre, sans broder. Il fait plutôt dans la dentelle. Il nuage de nuées. Il pose des points de réseau, en plein milieu, tout en haut ou à côté ou quelque part près de l’orange ou du mauve ou du bleu ou du noir. Il sépare ses bottes en fuseau et il construit un tissu sans trame ni chaîne, en fil de soie qui n’en est pas puisqu’il est de Bic, à la main, sans machine, surtout sans machine. C’est alors si léger.

Ex loco
C’est de la main que démarre ce monde fluide et aérien. Une main qui prolonge un dedans nourri de dehors, d’un dedans ouvert, d’un dedans nourri de paysages, de la pensée du paysage.
Oui¹, en vol stationnaire.

Véronique Vassiliou, mai 2019
¹ Tous les termes en italique sont de David Lelièvre.

 

 


 

Naissance par les bords
de lui commence le paysage
trait sonore estompe estampe
gris diffus noir épais dense
les doigts composent  l’oeil, les yeux
suivent
parcourent
témoigne de l’espace qui s’ouvre
traits empreintes
traits gravure
des falaises, des nuages naissent
en sont-ils ?
chemins vers, fenêtre de portière tronc d’arbre
digue chemins route les rapports d’échelles
se mêlent
comme je voudrais le voir faire
son geste !
je m’imagine qu’il pose les traits comme
le peintre chinois ses couleurs : d’un seul coup.
Tout est déjà sur le crayon
c’est le geste qui
figure.

Il y a du temps
beaucoup de temps autour
du dessin.
lui
est là
« d’un coup de crayon »
né d’une extrême lenteur dans la vitesse.

Dans ses lavis aussi
estampes japonaises
dans ce qu’elles, si nous restons à les regarder,
se mettent en mouvement
organiques ondées orées
la surface laisse passer la profondeur
vision d’enfant
proche, yeux microscopes curieux
sondent
infiniment proche
infiniment profond
riche de liaisons au monde.

Paul Anders, Marseille, Juin 2014

 


 

L’âme et le corps ne sont pas des catégories étanches. Non plus le travail de création et celui de recherche spirituelle. Il y a une sorte de porosité entre ce que fait la main d’un artiste, ce qu’elle cherche et recommence indéfiniment, et le sentiment d’accord avec le monde et avec lui-même qu’il veut peut-être atteindre. C’est ce que l’on peut ressentir en allant rendre visite au grand lavis de David Lelièvre, longuement élaborés au pinceau et à la pierre d’encre.

Michéa Jacobi, Octobre 2013            http://marseille2013lelendemain.blogspot.fr/2013/10/9-octobre-porosite-ambiante.html

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